Lettres écrites par le Che en 1966

Lettres écrites par Ernesto Che Guevara en février 1966 à la veille de son départ de Cuba pour la Bolivie

Lettre à ses parents

Chers vieux,

J'ai de nouveau sous les talons les côtes de Rossinante, et me voici encore sur les grands chemins avec mon bouclier au bras.
 
Il y a près de dix ans je vous écrivais une autre lettre d'adieux. Si ma mémoire est bonne, je déplorais alors de ne pas être meilleur soldat et meilleur médecin. La médecine n'est plus ce qui m'occupe, et au métier des armes je ne suis pas si mauvais.
 
Rien n'a changé en essence, si ce n'est que je suis beaucoup plus conscient et que mon marxisme s'est enraciné et enrichi en moi. Je suis aujourd'hui convaincu que la lutte armée représente la seule solution pour les peuples qui luttent afin de se libérer, et je suis conséquent avec mes idées. Beaucoup me traiteront d'aventurier, et je ne le nierai pas, mais je suis de ceux qui mettent en jeu leur peau pour démontrer leurs vérités.
 
Il se peut que cette lettre d'adieux soit la bonne. Non que je le veuille, mais cela entre dans le calcul logique des probabilités. Et s'il en est ainsi, je vous embrasse pour la dernière fois.
 
Je vous ai beaucoup aimé; seulement, je n'ai pas su exprimer ma tendresse. Je suis par trop rigide dans ma manière d'agir et je crois que parfois vous ne m'avez pas compris. C'est qu'il n'était pas facile de me comprendre, mais aujourd'hui je vous demande de me croire. A cette heure, une volonté que j'ai polie avec une délectation d'artiste soutiendra mes jambes molles et mes poumons fatigués. Je le ferai.
 
Rappelez-vous de temps en temps ee petit condottière du XXème siècle. Embrassez pour moi Celia, Roberto, Juan, Martin et Patotin, Beatriz, tous. A vous, un grand baiser de fils prodigue et récalcitrant.
 
Ernesto
 

Lettre à ses enfants

A mes enfants,

Chers Hildita, Aleidita, Camilo et Ernesto,

Si un jour vous avez à lire cette lettre c'est que je ne serai plus parmi vous.
Vous m'aurez presque oublié et les plus petits ne se souviendront de rien.
 
Votre père a été un homme qui agit comme il pense, et qui sans aucun doute a été fidèle à ses convictions.
 
Devenez de bons révolutionnaires. Etudiez beaucoup pour maîtriser la technique qui permet de dominer la nature. N'oubliez pas que la Révolution est ce qu'il y a de plus important et que chacun de nous, tout seul, ne vaut rien.
 
Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n'importe quelle injustice commise contre n'importe qui, où que ce soit dans le monde. C'est la plus belle qualité d'un révolutionnaire.
 
Adieu, mes enfants, j'espère encore vous revoir.
Un gros baiser de Papa.
 

Lettre à Fidel

Fidel,

Je me souviens en ce moment de tant de choses : du jour où j'ai fait ta connaissance chez Maria Antonia, où tu m'as proposé de venir et de toute la tension qui entourait les préparatifs. Un jour, on nous demanda qui devait être prévenu en cas de décès, et la possibilité réelle de la mort nous frappa tous profondément. Par la suite, nous avons appris que cela était vrai et que dans une révolution il faut vaincre ou mourir (si elle est véritable). De nombreux camarades sont tombés sur le chemin de la victoire.
 
Aujourd'hui, tout a un ton moins dramatique, parce que nous somme plus mûrs ; mais les faits se répètent. J'ai l'impression d'avoir accompli la part de mon devoir qui me liait à la Révolution cubaine sur son territoire, et je prends congé de toi, des compagnons, de ton peuple qui est maintenant aussi le mien.
 
Je démissionne formellement de mes fonctions à la Direction du Parti, de mon poste de ministre, je renonce à mon grade de commandant et à ma nationalité cubaine. Rien de légal ne me lie plus aujourd'hui à Cuba en dehors de liens d'une autre nature qu'on n'annule pas comme des titres ou des grades.
 
En passant ma vie en revue, je crois avoir travaillé avec suffisamment d'honnêteté et de dévouement à la consolidation du triomphe révolutionnaire. Si j'ai commis une faute de quelque gravité, c'est de ne pas avoir eu plus confiance en toi dès les premiers moments dans la Sierra Maestria et de ne pas avoir su discerner plus rapidement tes qualités de dirigeant d'hommes et de révolutionnaire.
 
J'ai vécu des jours magnifiques et j'ai éprouvé à tes côtés la fierté d'appartenir à notre peuple en ces journées lumineuses et tristes de la Crise des Caraïbes. Rarement, un chef d'Etat fut aussi brillant dans de telles circonstances, et je me félicite aussi de t'avoir suivi sans hésiter, d'avoir partagé ta façon de penser, de voir et d'apprécier les dangers et les principes.
 
D'autres terres du monde réclament le concours de mes modestes efforts. Je peux faire ce qui t'est refusé, en raison de tes responsabilités à la tête de Cuba et l'heure est venue de nous séparer.
 
Je veux que tu saches que je le fais avec un mélange de joie et de douleur ; je laisse ici les plus pures de mes espérances de constructeur et les plus chers de tous les êtres que j'aime...et je laisse un peuple qui m'a adopté comme un fils. J'en éprouve un déchirement. Sur les nouveaux champs de bataille je porterai en moi la foi que tu m'as inculquée, l'esprit révolutionnaire de mon peuple, le sentiment d'accomplir le plus sacré des devoirs : lutter contre l'impérialisme où qu'il soit ; ceci me réconforte et guérit les plus profondes blessures.
 
Je répète une fois encore que je délivre Cuba de toute responsabilité, sauf de celle qui émane de son exemple. Si un jour, sous d'autres cieux, survient pour moi l'heure décisive, ma dernière pensée sera pour ce peuple et plus particulièrement pour toi. Je te remercie pour tes enseignements et ton exemple ; j'essaierai d'y rester fidèle jusqu'au bout de mes actes. J'ai toujours été en accord total avec la politique extérieure de notre Révolution et je le reste encore. Partout où je me trouverai, je sentirai toujours peser sur moi la responsabilité d'être un révolutionnaire cubain, et je me comporterai comme tel. Je ne laisse aucun bien matériel à mes enfants et à ma femme, et je ne le regrette pas ; au contraire, je suis heureux qu'il en soit ainsi. Je ne demande rien pour eux, car je sais que l'Etat leur donnera ce qu'il faut pour vivre et s'instruire.
 
J'aurais encore beaucoup à te dire, à toi et à notre peuple, mais je sens que c'est inutile, car les mots ne peuvent exprimer ce que je voudrais, et ce n'est pas la peine de noircir du papier en vain.
 
Jusqu'à la victoire, toujours. La Patrie ou la Mort !
Je t'embrasse avec toute ma ferveur révolutionnaire.